
Figures du désir
Qu’en est-il exactement de nos désirs ? Non pas ce qu’ils visent à chaque fois en particulier, mais ce qui se joue en eux, dans leurs mécanismes. (…)
Quand l’IA s’invite dans le texte.
vendredi 16 octobre 2026 , par
Après la reprise en main musclée des éditions Grassets, voici qu’un roman soupçonné d’avoir été produit (et non écrit) en grande partie par une I.A. remporte le suffrage des ventes, des coups de cœur des libraires, des grands prix littéraires et j’en passe. Convenons tout d’abord que ce fait n’est pas (encore ?) avéré – l’auteur niant, nous n’avons aucune raison à ce stade de douter de sa bonne foi. Ce qui semble se préciser en revanche, c’est qu’un très grand nombre des acteurs du secteur du livre, lorsqu’ils s’en préoccupent, ne sont pas en capacité de discerner indiscutablement l’écrit humain de la production d’une machine. Plus encore, que ledit secteur n’était pas complètement préparé à cette intrusion digitale. En tout état de cause, ce qui paraît durablement en danger, c’est la professionnalisation du métier d’écrivant. Car n’oublions pas que, dans ce domaine, il était avant tout question de voix, et de voix humaines. Dans cette histoire, il est à craindre que les plus exposé.e.s demeurent les romanciers et romancières, nouvellistes et autres poètes ou poétesses, et dans leur sillage tous les métiers du texte (plus que du livre).
Lien vers la retransmission : https://videos.assemblee-nationale....
Sujet éminemment actuel, l’intrusion de l’I.A. dans le secteur du livre nourrit les débats, notamment politiques et législatifs. Mais à visionner la retransmission de la séance de la Commission des affaires culturelles en date du 14 octobre 2026 (Intelligence artificielle et édition : vers un plagiat 2.0), je me demande si les discussions s’engagent dans le bon sens.
En premier lieu, d’un point de vue technique, il me semble nécessaire d’acter qu’un livre puisse être produit (et non écrit) intégralement par une IA – en réalité plutôt par un ensemble d’agents coordonnés. En outre, les études dans le domaine du stockage ADN ou de l’informatique quantique photonique, laissent espérer que l’avenir des Data Centers pourrait s’avérer plus vertueux pour l’environnement. Quant aux recherches sur les implants dans le cadre de l’interaction vivant-machine, couplées au déploiement tous azimuts des capteurs (son, odeur, lumière…), elles peuvent quant à elles laisser présager une autonomisation à terme de la perception du réel par les algorithmes.
Dans ce contexte, toute position visant à discréditer les possibilités techniques, ou à vouloir les entraver au niveau national (et même européen) à la faveur d’une régulation mal circonscrite, me semble au mieux un report de l’inévitable, au pire vouée à l’échec.
Du point de vue de l’écosystème du livre, il apparaît que le modèle actuel serait le parangon des solutions à venir. Pour répondre à l’urgence économique et financière (car il semble que ce soit de cela qu’on parle), nous sommes conviés à trouver de nouveaux mécanismes pour faire financer l’exception culturelle française par les LLM. Dont acte.
Mais à l’instar des labels, dont l’engagement moral limite ses effets au prophylactique, cela sera-t-il suffisant ? D’ailleurs, concernant la labellisation de l’écrit humain, j’ai le sentiment qu’il s’agit encore une fois d’une mesure bornée à l’économie.
Autrement dit, prenons-nous bien la mesure des changements qui s’annoncent ?
Je ne vois pas de remise en question de la logique de sectorisation des textes et de compétitions entre auteurs ou autrices. Autrement dit, ni l’espace ni le temps accordés aux publications ne sont réévalués. La valeur d’un livre semble toujours devoir être mesurée à l’aune de ses ventes, par les acteurs mêmes qui en tirent profit. On nous promet qu’il ne resterait qu’à séparer le bon grain de l’ivraie, entendons par cela l’écrit humain de celui de la machine. Charge ensuite aux lecteurs et aux lectrices de faire leurs choix en connaissance de cause.
Cette orientation des débats me semble lacunaire et inquiétante pour les professionnel.le.s de l’écriture.
Tout d’abord, elle interroge à minima sur les motifs de la lecture et de l’achat de livres.
Parmi ceux-ci, certains soutiennent qu’on lirait pour l’émotion procurée par la lecture, domaine dans lequel la « machine » n’aurait pas sa place. Or, comme le démontre l’essai de Michel Coulot, La matière-émotion (PUF, Paris, 2015), l’émotion ressentie par le lecteur ou la lectrice tient davantage de sa relation au texte que de celle avec l’auteur ou l’autrice. Un rocher (ou un coucher de soleil) peut faire naître en nous un sentiment poétique ; pourtant, peu sont ceux qui attribueraient au rocher des compétences émotionnelles. De ce point de vue, il ne paraît pas complètement absurde d’imaginer possible le succès en librairie d’ouvrages générés par des algorithmes.
Quant au lien avec l’expérience humaine, considérons que la « machine » continuera d’être alimentée par bien des voies de la matière de nos vies. Car si nous déplorons ne pouvoir enrayer le processus de pillage, de contrefaçon et de falsification déjà à l’œuvre dans le domaine culturel, rien ne semble indiquer qu’il n’en sera pas de même pour l’intégralité de nos activités terrestres dans un futur très proche.
Enfin, qui peut garantir que les motifs plus vertueux de l’ouverture d’un livre – chercher une rencontre, une liberté, une expérience, etc. – feront encore sens dans quelques années ? D’ailleurs, sont-ils déjà identiques selon qu’on se réfère à un livre papier, un livre numérique, ou encore un livre audio ?
Dans ces conditions, devons-nous confier l’avenir de l’écriture aux tenants de la lecture, sans autre ? Je le répète : sans autre ? L’enjeu est de taille si l’on considère que ce qui se joue a davantage à voir avec un conflit de valeurs qu’une guerre commerciale.
L’écrit automatisé généré par l’I.A. envahit toutes les sphères de l’intelligence humaine, au point qu’il est à parier que cette acculturation aura un effet manifeste sur nos manières de nous exprimer. La langue verra ses règles attaquées par des langages voués à un utilitarisme efficient.
Alors, distinguer les textes de la machine de ceux des humains finira par se faire au détriment de ces derniers.
Nous ne pouvons pas faire l’économie d’une réflexion plus large sur le sens de la lecture et notre relation à l’altérité. Peut-être devons nous redonner du sens au mot voix. Seulement alors émergeront des solutions pérennes, c’est-à-dire à la mesure de la révolution civilisationnelle qui sourd de chacun de nos usages technologiques.
Cette révolution tient à mon avis plus du passage des orateurs aux scripteurs dans l’antiquité, que du manuscrit à la presse de Gutenberg. En ce sens, réduire l’IA à un simple outil, au même niveau qu’un stylo, un ordinateur ou un correcteur orthographique me paraît irresponsable.
Je crois que nous vivons dans un monde en mutation, où des fins côtoient des débuts pour former les fondations d’un avenir dans lequel nous nous devons collectivement de nous projeter, au risque de mettre en œuvre un cortège de fausses bonnes idées, toutes vouées à échouer.
PS : rédaction : humaine ; traitement de texte : Pages (Apple) ; correcteur automatique : Le Robert.
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