Encore un peu de transparence ?

Sur le thème de la transparence

jeudi 1er octobre 2020 , par Bloom

Le P’tit Canard N°10

Au cœur de la cacophonie des revendications de tous bords la transparence passe désormais pour la mère de toutes les vertus. Mais son éclatante renommée est le leurre qui use de nos ressentiments au profit du fonctionnalisme.

La transparence est la nouvelle marotte dont nous nous sommes entichés. Nous ne cessons de la mettre à toutes les sauces, de la ressortir à tout propos, comme si soudain le mot manifestait à lui seul toutes les vertus du monde tel qu’il conviendrait qu’il soit, et qu’il n’est donc pas ou tout au moins pas encore sinon il serait inutile d’en réclamer la transparence. Car s’il y a bien un caractère spécifique qui s’attache à notre approche de la transparence c’est que nous ne cessons de la réclamer, ou d’en réclamer toujours plus. Preuve a contrario que nous la considérons trop absente du monde, de ses péripéties, voire même de nos existences. De la transparence, tout au moins aujourd’hui, il n’y en aurait donc jamais assez. Mais la transparence en soi n’est rien que la généralisation nominale, et donc implicitement essentialiste, de ce qui n’est qu’un attribut et se rapporte donc obligatoirement à quelque chose. Il n’y a pas de transparence en soi et pour soi, pure essence descendant de sa transcendance supposée pour se manifester dans le monde. Il n’y a que des étants dans le monde, de surcroit plus ou moins transparents. Transparent se dit d’un objet ou d’une entité qui n’arrête pas les rayons lumineux. Qui donc est intégralement traversé par eux, ne projette pas d’ombre conséquence de ce qu’il est en partie et plus ou moins opaque, qui s’offre à une totale visibilité de n’importe quel point de vue qu’on le considère. Fantasme panoptique ultime, on y reviendra. La transparence se définit avant tout comme un attribut physique, matériel. Mais ce n’est pas cette transparence-là que nous réclamons globalement au monde, en tout cas pas dans la forme que prennent nos réclamations, même s’il n’est pas impossible qu’implicitement, finalement, ce soit de cette transparence aussi dont nous rêvions. La transparence que nous réclamons aujourd’hui est celle des opinions, des actions et des responsabilités. Et encore pas pour tout et pour tous. L’idée qui se trouve là poussée sur le devant de notre scène réaliste semble donc bien moins claire que ce qu’elle réclame à cors et à cris. La transparence ne paraît pas à la hauteur de ses propres requis. Il faut donc aller voir quelles ombres elle projette.


« Il n’y a pas de transparence
en soi et pour soi. »


On commencera donc par examiner ce qu’elle réclame explicitement, pour tenter de comprendre ce qu’elle vise en premier lieu. Notre demande de transparence vise d’abord les responsabilités, leur établissement le plus exact possible. A priori pas en n’importe quelle circonstance, nous sommes globalement trop paresseux pour ça, mais dans les cas où elle implique des actes, des actions ou des situations ayant, ayant eu ou pouvant avoir des conséquences dommageables, ayant fait des victimes ou être susceptible d’en faire. La victime dans nos sociétés est devenue l’incarnation a priori, même lorsqu’elle est morte – surtout quand elle l’est parce que son statut de victime est alors définitivement indiscutable et en premier lieu par elle – de tous les droits. Si elle se retrouve ne serait-ce que potentiellement, victime, il faut alors déterminer pourquoi afin de l’en dédommager dans la plus large mesure possible, donc chercher et mettre au jour les responsabilités ayant conduit à ce qu’elle se retrouve ainsi atteinte dans ses droits. Qui dit responsabilité suppose, pour pouvoir en établir une ou plusieurs, enchainement causal et explicitation claire et univoque de celui-ci permettant de mettre à jour la ou les causes initiales ayant produit une ou des victimes. La transparence, en s’appliquant de façon multiple au monde, requiert donc comme a priori que le monde dans son ensemble se ramène potentiellement à un ensemble d’enchainements causaux complètement déterminés. Ce n’est pas ce qu’elle réclame explicitement dans les demandes que nous en faisons, encore une fois nos ambitions en cette matière comme en bien d’autres sont à de rares exceptions près beaucoup plus limitées, par simple paresse. Mais c’est à bien y regarder ce qui fait le fond, implicite mais nécessaire, de toutes nos demandes en ce sens, si spécifiques soient-elles par ailleurs. Lorsque nous réclamons que ceci ou cela soit transparent, ou plus transparent, ce que nous posons, sans même nous en rendre compte la plupart du temps, et que nous réclamons donc aussi parce que ça ne dépend pas directement de chacun dans la très grande majorité des cas, c’est bien que le monde soit intégralement réduit à un fonctionnement causal qui permette d’y assigner des responsabilités. Nous demandons de ce fait, à chaque requis de transparence, la fonctionnalisation sans reste du monde. La suppression dans son cours, normal et encore plus lorsqu’il arrive qu’il sorte de cette normalité habituelle, de tout hasard, de toute singularité. Il nous est devenu inimaginable, et même insupportable puisque nous en avons fait un a priori implicite, que le monde ne soit pas un système intégralement réglé où tout écart à ce qui est reconnu en commun comme la normalité, sous les diverses figures qu’elle peut prendre par ailleurs, peut se ramener à une explication causale assignant des responsabilités. Réclamer la transparence dans le monde, au travers de toutes les visées spécifiques que nous lui assignons, c’est déjà poser que le monde est fonctionnellement complètement déterminé, au moins potentiellement, la demande de transparence portant sur la réalisation locale de cette potentialité globale. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que nos demandes de transparence s’accompagnent d’une technicisation toujours plus étendue du monde et que chacune donne lieu à la mise en place de dispositifs technologiques supposés la satisfaire. La transparence donne accès à une visibilité globale qui porte en elle la potentialité d’une maîtrise absolue excluant tout aléa et toute singularité. A quoi elle livre le monde à compter du moment où elle le vise, ne serait-ce que localement. Elle fait le lit de l’emprise globale du fonctionnalisme technique sur le monde puisqu’elle ne cesse de demander à la technologie d’y manifester les causalités lui permettant d’assigner des responsabilités puis de les corriger s’il y a lieu. On aura à y revenir lorsqu’il faudra éclaircir les liens que la demande de transparence entretient avec la demande de sécurité.

Mais on va d’abord examiner ce qui motive aujourd’hui majoritairement les demandes de transparence, soit les responsabilités humaines. Qui dit responsabilités humaines dit inévitablement exercice de pouvoirs y correspondant. On n’est pas ni on ne peut pas être tenu pour responsable de ce qu’on ne maîtrise pas, soit des pouvoirs dont on n’a pas l’exercice. Par contre on est a priori responsable de ceux qu’on exerce ou qu’on est supposé exercer. Cette responsabilité est restée potentielle pendant longtemps, parce que l’exercice des pouvoirs n’est effectif que s’il parvient à conserver une part suffisamment étendue d’opacité, de secret, et qu’il met en œuvre tous les moyens dont il dispose pour y réussir. L’exercice de tout pouvoir, de quelque type qu’il soit, est par principe asymétrique, globalement un pôle qui le met en œuvre, un autre qui le subit. Et il n’est effectif et surtout efficace que s’il parvient à masquer par quelque moyen cette asymétrie fondamentale. Une organisation fortement hiérarchisée de cet exercice parvient à ménager une large part de secret du fait de l’éloignement produit entre ses deux pôles par la forte stratification des différents niveaux qu’elle comporte. Ce qui rend possible à la fois une figuration forte de l’exercice des pouvoirs, par incarnation de celui-ci doublée d’une valorisation transcendante de cette personnalisation, et une forte opacité organisationnelle de l’exercice effectif des pouvoirs au regard du plus grand nombre, qui se trouve éloigné des fonctionnements effectifs de ses dispositifs de mise en œuvre. Il y a bien des responsabilités dans ce type d’organisation de l’exercice global des pouvoirs, mais elles n’y sont jamais vraiment mises à la question parce qu’elles sont en grande partie opaques, opacité qui se redouble du fait de leur mise en scène transcendante. Par contre les organisations dans lesquelles l’exercice des pouvoirs se trouve plus diffus et distribué, celles dont nous avons hérité du siècle des Lumières, éprouvent beaucoup plus de difficultés à préserver la part de secret qui y est nécessaire et à donner à celui-ci une apparence de transcendance. Chacun participe plus, bien que jamais complètement, à l’exercice des pouvoirs, chacun en connait donc plus à son sujet. Surtout chacun entend en connaître encore plus, le plus possible, d’autant que les figures qui incarnent encore le plus haut niveau de cet exercice n’ont plus, depuis la décapitation de Louis XVI, la protection de la supposée transcendance par laquelle elles continuent à tenter de justifier leur position. Ce désir n’est pas motivé par le simple plaisir de la connaissance, mais parce que connaître donne toujours l’opportunité d’exercer un pouvoir et que de cela par contre nous ne sommes jamais rassasiés. La transparence est d’abord réclamée à ceux qui aujourd’hui continuent à incarner publiquement, quelle que soit a réalité de cette incarnation, l’exercice général des pouvoirs. Elle est réclamée à la classe politique et à l’administration qui la seconde par les populations, comme contrepartie à la concentration relative de cet exercice dans leurs mains et sous des figures déterminées. Cette réclamation est d’abord la marque visible et dorénavant globale d’une libération de l’expression du ressentiment dans les populations. Toute organisation de l’exercice des pouvoirs au sein d’un groupe est l’expression figée du rapport des forces visant cet exercice à l’intérieur du groupe. A un moment une partie du groupe, plus ou moins large, a imposé par la violence, matérielle ou symbolique, son point de vue et ses règles d’exercice des pouvoirs à l’autre et les a fondés et justifiés culturellement. La partie soumise, toujours relativement, n’accepte que contrainte et forcée cet état des choses et ne cesse de travailler à sa modification, voire à son renversement. Longtemps, tant que l’organisation de l’exercice des pouvoirs est restée suffisamment hiérarchisée, ce travail a pris la forme du combat. Avec la diffusion de cet exercice, chacun y participant de façon plus marquée, mener ce type de combat est devenu de plus en plus se combattre soi-même, au moins en partie. Alors, pris entre le marteau et l’enclume, les populations ont troqué le combat pour le ressentiment. La rancœur d’exercer un peu des pouvoirs mais jamais assez, de collaborer sans y trouver suffisamment son compte. Ressentiment qui vise ceux qui font montre d’en exercer plus sans qu’ils donnent le sentiment d’être plus fondés que quiconque à le faire. D’autant que dans nos démocraties ils sont élus par les populations et qu’en principe ils ont donc à se plier à leurs volontés. Ambiguïté fondamentale et fondatrice de la démocratie qui se base sur la délégation d’un exercice des pouvoirs par principe révocable par ceux-là mêmes qui le délèguent. Alors, avec l’inflation de la demande de transparence adressée à la classe politique, c’est d’abord l’inflation de l’expression du ressentiment à son endroit qui se déchaine. On veut la plus grande transparence dans le gouvernement pour pouvoir assigner des responsabilités en cas de manquement, réel ou supposé, dans l’exercice des pouvoirs. Pour pouvoir condamner et exercer un pouvoir en retour, en rétorsion de celui qu’on a laissé les gouvernants exercer sur les populations et auquel on participe aussi à son niveau personnel. On demande des comptes et on se dote ainsi d’une part d’exercice de pouvoirs qui vient venger le fait qu’on se plie tout en y contribuant à celui à qui on réclame ces comptes. Le tout bien sûr non pas explicitement pour exercer plus de pouvoirs, ce qui serait encore une façon de combattre et donc au moins en partie contre soi-même, mais au nom de la morale qui vient justifier, voire sanctifier, le ressentiment et son expression compulsive. Voilà ce que montre d’abord notre demande de transparence, ce qu’elle cache précautionneusement sous des dehors de santé morale. La transparence, notre transparence, c’est en premier lieu la rancœur à l’encontre des marques explicites de l’exercice des pouvoirs, exercice qu’on ne combat plus parce qu’on en est d’une façon plus ou moins étendue complice, mais dont on estime ne pas tirer assez de profits, matériels ou symboliques.

Mais il y a une certaine contradiction à ce que l’exercice effectif des pouvoirs se laisse ainsi entraver. Parce qu’à se livrer sans plus trop de réserves aux exigences de la transparence, il se prive lui-même des moyens de son efficacité, opacité et secret. On pourrait toujours objecter qu’il n’a qu’à s’y soustraire, mais sa diffusion dans les populations lui ôte cet expédient, largement utilisé par ses formes les plus fortement hiérarchisées. De fait nombre de choses y sont publiques qui ne l’étaient pas auparavant et cette publicité s’élargit constamment du fait de la place toujours plus importante prise par les médias auprès des populations. Depuis le développement des dispositifs liés à internet il est devenu pratiquement impossible aux figures liées à l’exercice explicite des pouvoirs de cacher quoi que ce soit de leurs agissements sur une durée assez longue pour ne pas en être rattrapées avant que de céder tranquillement leur place sur le devant de la scène politique une fois leur carrière achevée. On serait presque tenté d’y déceler un masochisme tardif de cet exercice si on ne le savait pas excessivement capable de s’adapter au mieux à toutes les situations, voire même de les susciter pour en tirer un profit sans cesse croissant. Il faut tout d’abord souligner que la diffusion dans les populations de l’exercice des pouvoirs ne s’est pas faite pour répondre à leur désir d’y participer, comme par obligation sous la poussée croissante de celui-ci. Le maintien d’une forme hiérarchisée d’exercice des pouvoirs nécessite la mise en œuvre de mesures de contention dont le coût global, financier mais aussi politique, augmente inévitablement avec la taille des populations auxquelles il s’applique. Parce que lorsque celle-ci croît les échanges internes s’y font plus nombreux, du fait de la multiplication des dispositifs dont use cet exercice, tout autant que les échanges éventuels entre populations. Les informations y circulent donc plus facilement et la centralisation du secret y est plus difficile. Et puis il faut bien des individus, qui ne sont pas nécessairement en haut de la pyramide hiérarchique, pour faire fonctionner ces dispositifs. La concentration de l’exercice des pouvoirs se fait donc de plus en plus dispendieuse, parce qu’elle est obligée fonctionnellement de se distribuer, parce qu’elle perd peu à peu de ses secrets et se trouve donc contestée par une part de plus en plus large des populations. Son maintien nécessite l’emploi croissant de la violence matérielle, qui au-delà d’un certain point devient contre-productive au regard de l’efficacité de l’exercice des pouvoirs. Jusqu’à la possibilité pour celui-ci de se faire renverser par une violence contraire, ce qu’on appelle une révolution. Dans ces conditions il est largement préférable pour lui de se distribuer au sein des populations, pas égalitairement bien sûr, mais suffisamment pour que chacun y participe d’une certaine façon et réfrène de ce fait ses velléités de s’y opposer, parce qu’il s’opposerait alors aussi de quelque manière à lui-même. En se diffusant ainsi, tout en conservant une hiérarchie mais plus diluée, il se débarrasse, au moins en partie, de sa figuration à visée transcendante, de son incarnation, ce qui le rend aussi moins facile à attaquer parce que sa figure se floute. Ce qu’il perd en secret hiérarchiquement concentré, il le récupère avec une plus-value fonctionnelle significative par sa répartition, qui le rend difficile à cerner du fait de la multiplication de ses dispositifs de mise en œuvre, des individus qui y participent et des liens réciproques qui règlent le fonctionnement global des premiers, et à peu près infigurable pour les mêmes raisons. Pour autant encore une fois l’exercice des pouvoirs n’a pas disparu, il s’est même renforcé en se rendant plus invisible, et il n’est pas égalitaire même s’il est distribué. Alors pour se mettre un peu plus à l’abri de possibles contestations plus ou moins violentes, et pour augmenter encore un peu son efficacité, il a conservé, via la classe politique et l’appareil de l’état, une apparence de visibilité régalienne. Mise en scène d’un leurre politique, qui conserve certes l’exercice des pouvoirs de coercition, police et armée – qui par ailleurs tendent de plus en plus à se confondre – mais qui n’exerce plus ces pouvoirs qu’en extrême limite et aux ordres d’un fonctionnalisme global trans-étatique qui a pour figures de proue, mais de façon largement opaque, la technologie et l’économie. L’exercice réel des pouvoirs, qui est mis en œuvre aujourd’hui par les entreprises technologiques mondialisées et par la financiarisation économique, se cache derrière la mise en scène de l’apparence régalienne d’un exercice des pouvoirs politico-étatique. Apparence d’autant plus illusionnante que même les fonctions de coercition qui semblent lui être laissées comme emblèmes d’un exercice régalien des pouvoirs dont de fait il a été dépossédé sont en cours de récupération par des dispositifs technologiques qui lui échappent, ce qui l’oblige à en faire délégation pratique aux entreprises exerçant effectivement les pouvoirs de gouvernement des populations. Il est significatif que face à une telle mutation de l’organisation de l’exercice des pouvoirs, qui conduit à son renforcement en étendue et en profondeur, et à son opacification globale par le fait même de sa diffusion, notre demande de transparence ne vise que le leurre qu’il nous propose, la classe politique et l’appareil de l’état. Car ce n’est bien qu’à eux que s’adressent nos demandes réitérées de transparence, ce qui lève la contradiction apparente d’un exercice des pouvoirs qui s’entraverait lui-même en se privant du secret lui garantissant son efficacité. A contrario nos réclamations toujours plus pressantes adressées au corps politique de faire toute la transparence sur ses agissements ne font que le renforcer dans son rôle de leurre et renforcer toujours plus l’opacité opérationnelle de l’exercice effectif des pouvoirs effectifs qui se joue au niveau du fonctionnalisme technologique et des entreprises qui le mettent en œuvre et décident des modalités globales et locales de gouvernement de nos vies individuées. Ce que nous réclamons en toute occasion, et même avant que l’occasion ne se présente, au corps politique, n’est qu’un moyen de renforcer l’emprise de l’exercice effectif des pouvoirs qui se cache derrière cet épouvantail. Transparence illusoire qui vient renforcer l’opacité de cet exercice en le rendant un peu plus invisible. Pirouette ultime de ce dernier qui livre à la vindicte populaire ses vieilles dépouilles, opportunément mises en scène, pour mieux se déployer à l’abri du vacarme qu’elle provoque.


« Encore faut-il que personne
ne renâcle au divertissement ! »


Si le montage de ce petit théâtre d’ombres pour le plus grand nombre permet de comprendre tout ce que l’exercice effectif des pouvoirs a à gagner dans la multiplication des demandes de transparence adressées au corps politique, et qui n’est pas rien quant à l’extension et à l’affermissement de son emprise, encore faut-il que personne ne renâcle au divertissement qui y est donné. Ce qui nécessite d’abord que le corps politique s’y prête d’assez bonne grâce, puis que la communication qui est en faite ne soit pas dénoncée comme une manœuvre illusionnante. Et on peut en effet s’étonner que face aux inévitables avanies qui frappent une classe politique acculée à une transparence qui lui interdit tout réel exercice des pouvoirs alors même qu’elle en exhibe les marques les plus visibles, les politiciens continuent à se battre pour accéder à ce qu’on continue improprement à nommer les responsabilités. Et comment il se fait que les médias, tout ce système qui à toute heure et en tout lieu s’occupe de fournir des nouvelles du monde entier, ne fassent pas leur miel de cette mascarade. Les politiques se rendent bien compte qu’effectivement les entreprises de fonctionnalisation technologique du monde ne leur laissent qu’une faible part de l’exercice réel des pouvoirs. Ce n’est pas tout à fait nouveau. Depuis que cet exercice s’est défait de sa personnalisation régalienne – un roi passé à l’échafaud – depuis donc qu’une classe politique l’a remplacé, elle n’a plus jamais eu autant d’emprise sur celui-là. Parce que cet exercice s’est distribué dans les populations, comme on l’a vu, pour s’étendre et s’approfondir, ce qui implique qu’une part en est inévitablement soustraite à qui incarne encore le gouvernement. Aussi parce que cette modification passe par une fonctionnalisation généralisée du social, qui a eu comme vecteur premier l’économie. Celle-ci, parce qu’elle fonctionne d’emblée selon des principes globalisés – argent, échanges, convertibilité des produits – est un puissant agent de fonctionnalisation qui n’a d’attaches qu’opportunistes avec les visions nationales, quand elles ne sont pas étroitement nationalistes, des différentes classes politiques. Qui de ce fait draine rapidement une part significative de l’exercice des pouvoirs parce qu’elle est le moyen le plus efficace de sa fonctionnalisation, soit de son extension. Le personnel politique a toujours su qu’il devait composer avec l’économie, voire se plier sans trop barguigner à ses diktats. Il y a toujours trouvé des contreparties, symboliques – l’ancien prestige régalien découlant de sa transcendance supposée a longtemps rejailli sur la carrière politique, même si ce n’était que de façon seconde et donc limitée. Tout autant que matérielles – l’alliance de facto avec la sphère économique se scellant par l’accès à des bénéfices matériels de divers ordres venant récompenser, directement ou indirectement, une gouvernementalité appropriée, aussi bien s’agissant de telle intervention spécifique permettant de déroger au droit communément reconnu qu’au niveau de la culture de masse permettant de conformer au mieux des intérêts économiques les comportements individuels. Simplement avec l’émergence des technologies numériques, la classe politique se trouve n’avoir pour ainsi dire plus aucune utilité sur ces sujets, dépassée qu’elle est par les performances des leviers d’exercice des pouvoirs des entreprises qui les maîtrisent, aussi bien pour ce qui concerne les arrangements locaux avec la légalité reconnue que pour la fabrication, la diffusion et l’efficacité pratique d’une culture de masse permettant de conformer chacun au mieux de leurs intérêts. Il ne lui reste que l’usage, à la demande de ces entreprises et lorsqu’il n’y a pas d’autre solution à un problème local, des moyens de maintien de l’ordre, police et armée – tant et pour autant que ces moyens ne sont pas déjà plus ou moins délégués à des entités rattachées à ces entreprises du fait de la ou des technologies requises pour assurer optimalement cette fonction. L’injonction de transparence à laquelle elle doit de plus en plus se soumettre, et qu’elle ne peut complètement respecter si elle entend exercer le peu de pouvoirs qu’on lui a temporairement laissé, la prive par ailleurs du peu de contrepartie symbolique qu’elle avait hérité de l’incarnation régalienne et que sa médiatisation toujours plus étendue a progressivement ruinée. Ne lui reste que les contreparties matérielles que l’économie numérisée continue à lui assurer en rémunération de sa gestion adaptée du maintien de l’ordre au sein des populations. Ce qui tout compte fait est bien moins qu’il y a peu, mais qui permet tout de même au personnel politique, en contrepartie des désagréments liés à l’injonction généralisée de transparence à laquelle il est obligé de se plier, d’exercer plus de pouvoirs que la moyenne des populations, même si c’est dans le strict cadre fixé par les intérêts du fonctionnalisme technologique, et d’en tirer aussi plus de bénéfices matériels. Contreparties globalement suffisamment alléchantes pour que se trouvent encore assez de candidats pour vouloir entrer dans la carrière et s’y faire une place par tous les moyens. A ce prix-là, nombreux ceux qui sont prêts à participer encore à la mascarade, quitte à s’y faire entarter, voire même quelquefois condamner pour avoir trop plongé les doigts dans les pots de confiture. La transparence à cette aune ils sont prêts à s’en accommoder, tout en essayant de s’y soustraire au mieux, et avec le risque de s’y retrouver un jour pris au collet.

Les médias de leur côté participent à cette mascarade pour des raisons qui n’en sont pas très éloignées. La première illusion à dissiper concernant leurs modes de fonctionnement a trait à leur supposée indépendance. Un média, quel qu’il soit, requiert des fonds pour se créer, puis fonctionner. Des investissements, matériels et humains, qui l’intègrent nécessairement dans le circuit économique et le plie peu ou prou à ses règles et contraintes. La sphère médiatique, qui se donne complaisamment pour le quatrième pouvoir, est dans son principe même dépendante de la sphère économique. Dépendance qui se marque principalement de deux façons. D’abord diffuser la culture commune assurant un fonctionnement globalement cohérent avec les principes de la sphère économique. L’idéal étant bien entendu qu’elle y participe activement, mais sans que cela soit trop explicite, sinon elle y perd sa valeur de supposée indépendance, nécessaire pour la doter d’un minimum de pertinence persuasive quant aux discours qu’elle tient et véhicule. Si elle se découvre trop comme instrument de propagande elle y perd en crédibilité, donc en audience, donc en efficacité persuasive. Il lui faut gérer son inévitable soumission à l’économie en ménageant les marques explicites de sa prétendue indépendance et les devoirs qu’elle doit à ce qui la fait vivre. On la voit donc mal aller à l’encontre du théâtre de l’exercice des pouvoirs monté par la fonctionnalisation technologique globale dont l’économie, et en particulier celle du numérique, est un des moyens les plus efficaces. D’autant moins que c’est l’économie du numérique qui maîtrise plus ou moins directement, par le biais de ses diverses applications et de l’algorithmique qui les structure, l’ensemble des flux d’information numériques qui constitue désormais la part la plus importante de la sphère médiatique. Ensuite faire de l’audience, parce que celle-ci génère de l’attention potentielle pour les publicités associées à la transmission des informations, et donc des revenus potentiels qui participent, même s’ils ne sont pas suffisants dans tous les cas, à l’installation dans la durée du média considéré. Tout média est aussi soumis à la loi du marché, qui l’oblige à faire de l’audience pour faire de l’argent. En sus du fait que cette audience lui est aussi nécessaire pour véhiculer efficacement la culture commune cohérente avec l’exercice effectif des pouvoirs. Or qu’est-ce qui fait plus d’audience qu’un bon scandale, bien sensationnel ? Et quoi de plus sensationnel et propre à attirer le consommateur médiatique que les défauts de transparence d’une classe politique endossant les atours explicites de l’exercice des pouvoirs ? Rien n’aimante plus les foules que le malheur d’autrui, surtout si celui-ci exhibe les marques de l’exercice des pouvoirs. Parce que rien n’est plus propre à satisfaire à peu de frais ses ressentiments. Et on l’a vu, de ce point de vue l’injonction de transparence demandée à la classe politique en fait un bouc émissaire de choix. Comment les médias n’en feraient-ils pas leurs choux gras, même s’il ne s’agit très largement que d’une mise en scène ? Le plus grand nombre n’attend que ça pour se venger facilement de ne pas exercer une part suffisante des pouvoirs tout en en exerçant assez pour s’en rendre complice. Pour éventuellement en exercer un peu plus, au moins par l’application de la loi contre ceux-là mêmes qui prétendent la promulguer. Tout ça ne faisant finalement que renforcer la gouvernementalité globale imposée par le fonctionnalisme technologique dont dépend la sphère médiatique. Mieux, en donnant l’impression de s’attaquer au pouvoir en exigeant la transparence de ceux supposés l’exercer, les médias se donnent un vernis d’indépendance qui masque publiquement leur dépendance. Au final ils ont tout à gagner à relayer le plus largement possible la demande de transparence faite à la classe politique : ils jouent le rôle de conformation culturelle qu’attend d’eux le fonctionnalisme technologique en soutenant l’illusion que c’est bien la classe politique qui exerce les pouvoirs, ils font de l’audience en fournissant au ressentiment du plus grand nombre un exutoire idéal, ils donnent ainsi l’impression assez convaincante de leur indépendance, d’effectivement incarner ce supposé quatrième pouvoir.

TRANSPARENCE
Par BLOOM
BLOOM


On voit donc que cette transparence, réclamée à toute force au nom de la moralisation de nos sociétés, tout particulièrement de ses pratiques de gouvernement, est tout sauf transparente. Qu’elle n’est guère qu’un leurre qui permet de renforcer l’emprise globale du fonctionnalisme technologique sur l’exercice global des pouvoirs. Mais les effets de leurre de cette demande ne se bornent pas à ceux qu’on vient d’énumérer. Parce que si elle s’applique prioritairement à la classe politique, elle en déborde de plus en plus, d’abord vers l’ensemble des formes d’exercice des pouvoirs, ensuite vers le monde globalement considéré comme système fonctionnel. Application poussée à son terme du principe même de la transparence, comme on l’a noté plus haut. La classe politique n’est visée par la demande de transparence qu’à titre préliminaire et exploratoire, avant que celle-ci ne s’attaque à la totalité du monde comme outil de sa soumission au fonctionnalisme technologique. L’exercice des pouvoirs, on l’a déjà noté, même s’il joue encore la mascarade de son incarnation régalienne par la classe politique pour optimiser l’efficacité de ses opérations, s’est diffusé dans les populations pour y assurer son emprise générale, à la fois locale et globale. A ce titre chacun, plus ou moins, y participe. Donc chacun, excepté bien entendu – mais peut-être seulement pour un temps limité – ceux qui décident hors de toute transparence de la gouvernementalité fonctionnaliste technologique qui envahit le monde, est susceptible de devoir se plier, à un moment ou à un autre, à l’injonction de transparence pour l’instant limitée à la classe politique. Parce qu’il exerce un ensemble de pouvoirs qui lui sont fonctionnellement alloués et que l’ensemble de la population sera en position, au nom de la transparence et de la supposée moralité qui s’y rattache, de lui en demander compte. Le ressentiment que nous exprimons par notre demande actuelle de transparence à ceux qui en exhibent le plus explicitement les marques de l’exercice des pouvoirs est destiné à se retourner contre chacun en tant qu’il participe aussi à cet exercice.

Mais au-delà de l’exercice des pouvoirs, qui ne constitue que le point d’application initial de son injonction, la transparence vise le monde dans sa totalité, avec pour but de le réduire à un système fonctionnel sans reste, intégralement déterminé, prévisible et reproductible. But ultime de la fonctionnalisation technologique qui s’exprime dans une volonté de transparence tous azimuts. Qui a pour autre nom, d’un usage lui aussi de plus en plus courant, sécurité. La transparence assure la sécurisation de tout ce qui se soumet à elle puisque tout y est destiné à devenir intégralement visible, que rien ne peut plus s’y cacher qui puisse causer surprise, surtout si elle est mauvaise. La sécurité rend transparent tout ce à quoi elle s’applique puisqu’en ont été éliminés, parce que mis a priori au clair, tous les risques. Et la sécurité est le moyen imparable par lequel la transparence va s’imposer, globalement et localement, à chacun, de surcroît avec son accord, voire même pour répondre à sa demande. Car si la demande de transparence reste pour l’instant encore sectorisée, la demande de sécurité est par contre déjà généralisée. Qui donc irait s’opposer à la sécurisation de son existence alors même qu’on lui propose les moyens de l’assurer ? Pour assurer notre sécurité il faut surveiller, le monde, les autres, nous-mêmes aussi puisque nous sommes toujours l’autre de quelqu’un, pour que tout y devienne et y reste transparent, fonctionnel et prévisible. Et la technologie sait déjà le faire, le fait d’ailleurs déjà. Cette recherche forcenée de sécurité aboutit à ce que nous en venions à refuser tout hasard dans le cours du monde, à ce que pour chaque évènement qui y survient on doive trouver ses causes et les responsabilités qu’elles impliquent afin de les corriger au plus vite et définitivement. Fantasme ultime d’un monde intégralement livré au fonctionnalisme, que la science elle-même a démontré impossible et dont elle s’est délivrée après y avoir cru et y avoir fait croire depuis qu’elle a commencé à se formaliser, mais que nous continuons cependant à poursuivre technologiquement parce que nous voulons des existences complètement sécurisées, parce que nous ne pouvons globalement pas nous débarrasser de l’illusion d’une science faisant rendre gorge au réel. Alors, pour y parvenir, nous avons mis et continuons à mettre de plus en plus de technologie partout. Pour prévenir les risques, pour les corriger a posteriori parce que le réel est toujours en avance d’un survenir singulier sur toute formalisation réaliste. Le monde se remplit ainsi sans cesse et sans limite de dispositifs technologiques qui le surveillent et le fonctionnalisent en boucle pour l’empêcher de céder aux réels. La vie individuée présentant elle-même des risques, en étant même un, majeur, puisqu’on finit par en mourir, faisant de plus partie du monde bien que l’illusion de la souveraineté subjective nous fasse croire qu’il est objectivement en face de nous et destiné à l’exercice de nos pouvoirs, elle n’échappe pas à cette emprise, globale et locale, du fonctionnalisme technologique. Et si notre demande de sécurité vise explicitement ce que nous appelons notre environnement et aussi notre santé, elle vise inévitablement, bien que le plus souvent implicitement, chacun de nous comme partie de cet environnement et comme sujet sanitaire individué. A travers elle nous nous soumettons à ses dispositifs de surveillance technologique et à la transparence à laquelle ils nous obligent. De façon volontaire et même volontariste pour tout ce qui concerne la santé, ce qui explique l’explosion de la médicalisation des existences et de la surveillance de masse qui s’y rapporte. Sans même nous en rendre compte dans bon nombre de cas, parce que ces dispositifs nous simplifient certaines contraintes qu’ils nous imposent structurellement par ailleurs, ou nous en divertissent, tout en collectant d’innombrables quantités de données personnelles nous concernant et permettant à la fois de nous surveiller et de nous conformer en retour à certaines pratiques. Nous fonctionnalisant donc, nous rendant transparents, réduits à un fonctionnalisme procédural à boucles de rétroaction. Qu’on pense aux smartphones, qui certes nous donnent accès à une foule d’informations et de divertissements en temps réel, mais qui nous imposent d’un autre côté d’être joignables en permanence pour répondre aux nécessités fonctionnelles de notre position sociale, et qui enfin sont les moyens, via nos demandes d’accès, les plateformes que nous utilisons et les réseaux sociaux auxquels nous participons, de siphonner une quantité sans cesse croissante de données personnelles qui sont ensuite utilisées pour surveiller, orienter et si nécessaire corriger nos comportements. Comportement d’achats d’abord, mais aussi comportements politiques, culturels, sanitaires, opinions diverses, avis. Il n’est pas surprenant de retrouver derrière ces dispositifs technologiques multiples et toujours plus nombreux les mêmes entreprises de l’économie numérique qui ont confisqué la plus grande part de l’exercice des pouvoirs aux classes politiques. Parce que l’exercice des pouvoirs se fait désormais par ces dispositifs. Et que la fonctionnalisation procédurale des existences qui y est visée est structurellement équivalente à la procéduralité algorithmique qui en règle le fonctionnement. Après tout c’est là le moyen d’exploiter, via les demandes jumelles de sécurité et de transparence, la dernière matière première qui ne l’ait pas encore été et qui pour l’instant ne présente pas de risque de pénurie : nos données personnelles. On ne va pas laisser passer une si belle occasion ! Exploitation commerciale bien sûr, il faut bien que l’économie continue à fonctionner. Mais exploitation sanitaire et politique aussi, culturelle globalement, parce qu’il s’agit in fine de conformer au mieux chacun au fonctionnalisme généralisé d’un monde enfin intégralement réduit à l’emprise de la technologie. Ce qui se voit explicitement dans les pays soumis aujourd’hui à des gouvernements de type autoritaire, où la technologie s’allie à un exercice des pouvoirs centralisé pour mettre en place une surveillance et une coercition généralisée des populations. Trop explicitement, ce qui voue ces gouvernements à disparaître, parce que leurs méthodes sont finalement trop coûteuses et que la technologie seule parvient aux mêmes résultats de façon plus durable et plus efficace en se diffusant dans les populations, au plus près de chacun en même temps que l’exercice des pouvoirs. Les soumissions les plus efficaces sont celles que ne remarquent pas, ou peu, ceux sur qui elles pèsent. Et c’est bien ce que parvient à faire la conjonction de la distribution de l’exercice des pouvoirs et de l’emprise technologique, via des dispositifs communs, sous couvert de transparence et de sécurité.

La transparence manquant finalement systématiquement à elle-même, ne cessant de se parjurer sous des dehors de virginité moralisante. Qui sous couvert de lever des secrets toujours a priori condamnables nous voue, en masse à une visibilité totale et permanente, à un panoptisme qui assure l’emprise du fonctionnalisme technologique sur nos existences. Et il importe finalement assez peu que cette emprise passe par le biais d’une gouvernementalité étatique autoritaire ou par celui des quelques entreprises transnationales qui font l’économie numérique. Ce n’est que question de circonstances locales et d’efficacité. De ce dernier point de vue l’économie numérique sera toujours plus performante, parce que la soumission à ce fonctionnalisme y est plus diffuse, plus distribuée, plus participative, à l’image de l’exercice réel des pouvoirs qui lui est associé. Les gouvernements autoritaires, même s’ils peuvent obtenir plus de transparence à court terme, sont trop visibles pour ne pas être eux aussi obligés de s’y plier assez rapidement et d’y succomber. Au bout du compte c’est toujours le fonctionnalisme technologique qui ramasse la mise. Même l’économie qui en profite en est dépendante, parce qu’elle n’en maîtrise pas, au sens le plus direct, les codes, ceux de son algorithmique, d’autant moins que l’intelligence artificielle est en train d’y devenir prépondérante et d’échapper pour le coup à toute maîtrise humaine. Alors, tous voués à devenir, à plus ou moins brève échéance, transparents ? D’autant que nous le sommes déjà au moins en partie, par le seul fait que nous prenons soin de notre santé et que nous utilisons, même si ce n’est que de façon limitée, le web. Tout nous y pousse, y compris nous-mêmes, parce que nous y trouvons une facilité d’usage et une promesse de sécurité qui flattent à la fois notre paresse et notre désir de confort à tout prix. Si on est un tant soit peu lucide, il faut bien admettre que globalement nous sombrons dans une transparence généralisée de nos existences. Mais direz-vous, si effectivement les pratiques de cette transparence ne cessent de déroger à ses discours, pourquoi ne pas le dénoncer, dévoiler le pot aux roses ? Ça se fait déjà, ici donc, ailleurs aussi. Sans grand effet. Serait-ce qu’il y aurait là une censure, peut-être pas directe, mais subtile, insidieuse, les canaux de transmission des informations étant de fait plus ou moins directement aux mains des entreprises du numérique, qui masqueraient ainsi structurellement ce qui pourrait se dire ou s’écrire contre leur emprise ? Même pas. Nul besoin de censure spécifique, même si les moteurs de recherche sont loin d’être transparents dans leurs procédures de priorisation des réponses qu’ils délivrent et qu’ils favorisent toujours à la fois ce qui est susceptible de faire de l’audience et ce qui véhicule la culture fonctionnaliste commune. Simplement il y a un tel volume d’informations qui transitent par les médias que tout s’y mélange et y perd peu à peu de sa spécificité, et si c’est vraiment nécessaire ils savent y noyer le poisson qu’il ne faut pas trop voir. Et puis renvoyer à la figure du plus grand nombre la complaisance qu’il manifeste, par médiocrité, par facilité, à son propre asservissement, c’est manquer au principes de base de sa satisfaction : le confort au plus faible coût matériel et intellectuel et un bouc émissaire à condamner lorsqu’on considère ne pas en avoir assez. Sa première réaction est inévitablement de rejet, de refus. Il faut bien s’y résigner : ce n’est pas en dévoilant les arrière-cours obscures de la transparence qu’on va lui donner envie d’aller y jeter un œil et éventuellement de s’en défaire. La transparence est là, bien là, toujours plus insinuante, efficace, et elle n’est pas près de céder la place même si on tente d’en dévoiler la mascarade.


« Il s’agit de s’obscurcir, de s’opacifier. »


Ce n’est pourtant pas une raison pour se laisser soumettre à ses injonctions sans rien faire. Individuellement, singulièrement. Puisqu’on ne peut guère compter sur plus. Et que la singularité est encore la voie la plus efficace pour faire écart au fonctionnalisme qu’elle nous impose de plus en plus. Il s’agit donc de s’obscurcir, de s’opacifier, mais de façon suffisamment subtile, singulière, pour ne pas lui servir trop vite de cible. Petit précis d’opacité donc. Et sans doute le mieux est-il là de reprendre une par une les situations d’exercice des pouvoirs auxquelles la transparence donne lieu pour estimer de quelles manières il serait possible d’y échapper. Pas le programme d’un grand soir qui ne viendra jamais, mais une sorte de manuel de survie en zone de combat, parce qu’après tout c’est bien d’un combat, long, difficile, jamais terminé, dont il s’agit ici. En préalable à toute chose il faut lucidement admettre les conditions spécifiques de ce combat, qui rendent inopérante toute opposition frontale. On n’a jamais raison contre la multitude et on n’échappe jamais tout à fait à l’emprise déjà opératoire du fonctionnalisme technologique. Et puisque la transparence est finalement affaire de leurre, c’est avec les leurres qu’il faudra jouer pour essayer d’y échapper. Elle en use pour nous illusionner par ses injonctions manifestes sur ses buts effectifs, avec pour visée ultime de simuler le monde, dont nos existences, une fois réalisé son fantasme panoptique. Il faudra donc faire illusion et simuler singulièrement pour retrouver un peu d’opacité. D’abord donc se défaire au mieux des habitudes numériques nombreuses, variées, qu’elle ne cesse de nous proposer sous couvert de facilitation de l’existence ou de divertissement. Laisser tomber les réseaux sociaux, les achats en ligne, les consultations internet à tout propos, les blogs et chats divers et variés, les vidéos en ligne et les podcasts, les actes dématérialisés, la géolocalisation qui indique le chemin le plus court ou les centres d’intérêt à proximité. Parce qu’à chaque fois, en y laissant à notre insu des données personnelles, nous y devenons un peu plus transparents, un peu plus visibles pour les entreprises du numériques. Qui traitent en masse toutes les données qu’elles récoltent, en usent en premier lieu pour renforcer leur emprise gouvernementale sur l’ensemble des populations, puis les revendent, au niveau de détail requis à qui – entreprise, institution, état – est susceptible d’en tirer un profit sectoriel et ciblé. Mais l’envahissement numérique, et avec lui la fonctionnalisation du monde et de nos existences, sont déjà là, en marche. On ne peut donc s’en défaire tout à fait, d’autant moins que nous aurons de moins en moins la possibilité de ne pas en user. Alors il faut tricher. La manière la plus radicale de le faire est de pirater les dispositifs mêmes dont use la transparence numérique. Aller modifier ses codes algorithmiques, les détourner, aller piller ses banques de données ou les falsifier. Efficacité globale immédiate, mais accessible à très peu d’individus, ceux qui ont les connaissances algorithmiques suffisantes pour leurrer ces dispositifs et leur haut niveau d’interconnexion qui les dote de moyens de surveillance de leurs propres fonctionnements par redondance. Les entreprises du numérique et les états qui pour eux maintiennent l’ordre, y compris numérique, traquent ces individus très singuliers, pour les neutraliser, ou mieux encore pour les faire travailler au renforcement de la sécurité de ces dispositifs. Et s’il ne faut pas refuser ce moyen-là de faire pièce à la transparence, pour autant il est toujours dangereux de déléguer un combat qui doit être individuel à un autre, dont on ne connaît finalement jamais les motivations exactes. Le combat à mener est singulier et si on ressent le besoin de le mener il faut s’y mettre soi-même, avec ses propres moyens. Ce qui implique que lorsqu’on est obligé de s’interfacer avec ces dispositifs il faut leur mentir autant que possible, leur fournir des données fausses, incohérentes, qui interdisent à la transparence de s’élaborer, si possible sans qu’elle s’en rende compte. C’est-à-dire utiliser la stratégie du miroir, qui renvoie une image cohérente et conforme à ce qui est attendu, mais qui est tout sauf transparent, qui fait écran et rend intégralement opaque ce qui se trouve derrière lui. Stratégie de leurre qui n’est pas facile à mettre en œuvre, parce qu’il faut d’abord savoir où et comment sont prélevées les données, puis avoir les moyens de les falsifier sans se faire immédiatement repérer, ce qui n’est pas toujours possible. Mais il faut s’appliquer à le faire, parce que même si nous ne pouvons jamais opacifier de cette façon toutes nos données personnelles, le peu que nous parvenons à manipuler fait déjà défaut de transparence. Et modifier le plus aléatoirement possible, aussi bien concernant les contenus que la fréquence, ces falsifications, pour dérouter au mieux les inévitables opérations de mise au clair que la transparence met en œuvre pour éliminer toute opacité. C’est donc bien un combat sans cesse recommencé, parce que sans cesse la transparence travaille à supprimer tout reste d’obscurité, de singularité. Mais c’est le combat fondamental à mener parce qu’il a lieu au niveau de chaque individu.

Ce qu’individuellement on peut faire de plus n’est finalement que la conséquence de ce que le dévoilement de la transparence donne à voir de ses menées si on ne s’en détourne pas par paresse et pour préserver son confort matériel et intellectuel. Plus un ensemble d’attitudes face à ses leurres culturels que des armes pour la combattre, si ce n’est éventuellement par le questionnement qu’elles peuvent provoquer chez ceux qui nous entourent. Attitude d’extrême retrait et d’extrême prudence vis-à-vis des médias d’abord, de la représentation, au sens à la fois de vicariance et de spectacle, qu’elle donne de ce qu’elle appelle encore des évènements alors qu’elle les a d’abord passés au crible de la convenance culturelle commune. Représentation qu’elle prétend toujours être une présentation objective mais qui est toujours déjà une opinion, et qui convient au fonctionnalisme technologique global auquel elle participe. Non pas qu’il faille chercher dans les médias le supposé Graal de la vérité des faits, auquel ils font appel pour masquer leur inévitable parti pris – la vérité, qui plus est médiatique, n’étant jamais que la croyance adoptée par le plus grand nombre. Et ce d’autant plus que les médias, via internet, sont dorénavant le déversoir de tout ce qui prétend, de près ou de loin et souvent contre toute évidence, à la vérité. Il s’agit de bien garder en tête qu’on n’y trouve que des opinions, toujours plus ou moins conformes au fonctionnalisme à quoi elles collaborent d’une façon ou d’une autre en tant que relevant de la sphère médiatique. De les prendre pour telles, de tenter d’y faire ressortir les parti-pris et surtout de ne pas y réagir impulsivement, dans quelque sens que ce soit. Parce que c’est aussi une des fonctions de ce déferlement de supposées informations de nous faire fonctionner globalement à l’émotion, pour nous priver du recul nécessaire à un minimum de lucidité. De ne pas s’y laisser prendre donc. Même attitude de retrait et de prudence extrême vis-à-vis de la classe politique, de quelque bord qu’elle soit, de la façon dont elle met en scène son exercice, prétendu régalien, des pouvoirs et de la part effective, réduite, qui reste encore, pour l’instant, à sa main. A la fois pour ne pas se laisser prendre à ses promesses, qu’elle ne peut jamais tenir puisqu’elles n’ont pour fonction que de faire divertissement au regard de l’exercice effectif des pouvoirs qui se trame ailleurs, et pour ne pas se laisser prendre non plus à ce divertissement. La seule chose qu’on pourrait encore attendre d’elle serait qu’elle expose le plus clairement possible son rôle effectif de factotum du fonctionnalisme technologique et qu’elle montre que c’est lui qui exerce désormais la plus grande part des pouvoirs, avec les conséquences que ça implique. Mais il est vrai que si elle se décidait à le faire et donc à perdre les avantages qu’elle continue à tirer du rôle complaisant qu’elle y joue, personne ne voudrait l’entendre, parce que ce serait aussi remettre en cause la part de cet exercice que chacun, peu ou prou, opère. Dernier point, le plus difficile peut-être à tenir, se garder du ressentiment sous toutes ses formes, celui qui veut de la transparence, qui cherche à toute force des responsabilités et des responsables, qui entend condamner, surtout au nom de la commune moralité. Ne pas hurler avec les loups, ne pas hurler tout seul non plus. Parce qu’hurler n’est pas compatible avec le combat à mener, hurler est une pose par laquelle on se justifie de ne pas engager le combat. Et de plus hurler c’est encore se rendre visible là où il faut devenir opaque. Là encore il faut se souvenir que tout exercice de pouvoir n’est effectif que s’il comporte et préserve une part de secret. Que tout groupe n’a de cohérence que par l’organisation d’un système interne d’exercice des pouvoirs, qui tend toujours à en expulser le plus complètement possible les singularités – d’ailleurs il ne se constitue que par l’expulsion violente et arbitraire de certaines singularités. Que de ce fait aucun groupe, quelque forme qu’il adopte, n’est transparent, sauf à éclater et disparaître. Ce qui n’implique pas qu’il faille laisser toute latitude à l’exercice des pouvoirs. Mais qu’au lieu de réclamer de la transparence à tout propos il faut combattre pratiquement les dispositifs dont il use pour s’imposer là où ils opèrent réellement en se rendant soi-même opaque et accepter les conséquences éventuellement désagréables d’un tel combat en termes de paresse et de confort. Réclamer c’est déjà se soumettre.

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