Figures du désir

Sur le thème du désir

mardi 2 mars 2021 , par Bloom

Qu’en est-il exactement de nos désirs ? Non pas ce qu’ils visent à chaque fois en particulier, mais ce qui se joue en eux, dans leurs mécanismes. Pourquoi désirons-nous, pourquoi plutôt ceci que cela ? Ils nous paraissent l’évidence même parce qu’ils nous entraînent derrière eux, dans la recherche de leur satisfaction, sans même que nous y réfléchissions.

D’une certaine façon nos désirs nous privent de nous-mêmes comme sujets parce qu’ils agissent sur nous et nous font agir sans qu’intervienne à aucun moment notre supposée volonté. Et cependant nous nous y sentons pleinement engagés. Comme s’ils nous capturaient tout en nous rendant étrangers à ce nous-mêmes auquel nous tenons tant parce qu’il est le garant de notre possibilité d’exister, parce qu’il est ce avec quoi nous bâtissons une réalité qui fait écran au réel, à ses hasards et à ses singularités inintelligibles. Qu’est-ce qui se passe avec ces désirs à la fois si familiers et si étranges, tâches aveugles de notre réalité subjective qui cependant s’y incrustent, la doublent, souvent la déstabilisent ?


« La sidération est une prédation,
qui l’éprouve est frappé de stupeur. »


Désir étymologiquement dérive de desideratio. Tout désir, à la racine, est une désidération, le fait de ne plus être sidéré, de ne plus être pris dans la fascination pour un sidera, pour un astre. La sidération, parce qu’elle capture intégralement qui est sidéré, ne laisse aucune place au sujet, ne lui laisse même aucune opportunité de se construire. Dans la sidération on est pris intégralement par ce qui sidère, qui vous absorbe et vous ôte toute possibilité de distinction, de définition. La sidération est une prédation, qui l’éprouve est frappé de stupeur, engourdi, livré sans réserve et sans reste à ce qui le sidère. Y est impossible toute référence à un propre parce que tout y est identification au sidérant. Y est donc impossible une quelconque subjectité, qui nécessite de pouvoir se définir en regard des déterminations que l’on donne aux éléments du monde conçus comme objets. Et ce qui originellement sidère l’humain, ce sont ces astres qui remplissent ses nuits, cette période de son existence qui revient cycliquement et pendant laquelle ses capacités d’existence, limitées tant qu’il ne peut les soutenir par des prothèses techniques, lui donnent le sentiment direct de sa faiblesse extrême, de son insignifiance. La nuit accroît sa fragilité au regard des dangers de son environnement. Le ciel nocturne augmente encore sa frayeur en lui montrant combien peu il compte au regard des milliards de points lumineux qui semblent l’entourer et le surveiller. Il est comme happé par cette immensité, ingéré par ce ciel froid et indifférent. Jamais sans doute autant qu’à ces époques proto-historiques, pendant lesquelles sa technique n’était que fragmentaire et balbutiante, l’humain n’a si clairement perçu sa réelle mesure. Parce qu’il s’y trouvait obligé de s’y confronter au réel, à beaucoup de réels, et qu’il ne pouvait en être que stupéfait. L’humain sait alors que le réel est là et qu’il n’y est pas pour lui. Qu’au mieux il lui est indifférent mais que le plus souvent il n’y est qu’une proie, vouée à la sidération qui précède la mort. La désidération, l’irruption du désir, arrache l’humain à sa stupeur stellaire et l’introduit à la possibilité d’une subjectité. Le sujet ne se lève que parce que le désir lui permet de se lever. Et il ne peut y avoir de désir que d’un sujet. On ne peut sans doute jamais dire que l’un précède l’autre. C’est ensemble qu’ils surgissent dans leur commune possibilité. Pourquoi ? Parce que l’espèce développe une technique qui l’arrache à son dénuement premier, pallie sa faiblesse en la dotant de pouvoirs sur son environnement qui sécurisent son existence. La nuit est toujours là, avec ses dangers qui rôdent, avec ses étoiles impassibles. Mais la technique permet de maîtriser les premiers et de tenir les secondes à la distance qu’impose la connaissance. De simple proie l’humain, en endossant l’habit de sujet, se fait lui aussi prédateur, par le biais de ses outils, de ses techniques. Et sa proie c’est le réel dont il entend faire un monde par le moyen d’une réalité la plus complète possible, celle qui idéalement fait disparaître tout réel. Le désir pour lui c’est le début de cette réalité.


« Ces désirs qui ne cessent de nous tarauder
ont l’effet inverse de nous annuler
en tant que sujets supposément achevés. »


Pour autant ce n’est encore là que la sortie d’un état de stupeur éprouvé face au réel, face à sa cruauté d’autant plus insupportable qu’elle ne vise même pas spécifiquement l’humain. C’est un pas de côté, une évasion hors du réel. Ce n’est pas le désir que nous connaissons, celui qui vise toujours quelque chose pour tenter de s’assouvir et qui nous entraîne à sa suite sans avoir besoin d’une quelconque justification sinon lui-même. Car si la desideratio nous marque comme sujet naissant, ces désirs qui ne cessent de nous tarauder ont l’effet inverse de nous annuler en tant que sujets supposément achevés. Qu’est-ce qui fait d’une évasion une visée si impérative, d’un retrait une tension irrépressible ?

L’intrication du désir et du sujet, le fait qu’il ne peut y avoir de sujet que désirant et de désirs que d’un sujet. Que sujet et désir ne se lèvent, ne peuvent se lever que sur le préalable de la technique, des pouvoirs qu’elle opère et des objets que l’exercice de ces pouvoirs institue. Tout cela fait que la désidération est toujours concomitante à la poursuite de la maîtrise qu’implique le pouvoir technique, à la requête d’appropriation, du monde et de ses objets, du monde au travers de ses objets, qu’il formule. Intriquée à elles, mêlée dans le même mouvement qui arrache le sujet au réel et le fait accéder à une réalité vivable. Au désir se mélange donc inévitablement, indistinctement, une visée maîtrisante des objets. A toute desideratio individuelle le désir, tel que nous l’entendons désormais, de tel ou tel objet spécifique, particulier, comme élément de la réalité et moyen d’exercer une maîtrise sur le monde. Y compris si et quand cet objet se donne lui aussi comme sujet. Parce que si le monde réaliste est plein d’objets qui sont déterminés par le pouvoir technique, il est aussi rempli de sujets qui nécessairement sont les uns pour les autres des objets. Parce que pour que la réalité soit complète, que le réel soit définitivement évacué, c’est-à-dire recouvert par la représentation réaliste, renvoyé à l’oubli qu’elle suscite par la mise en scène qu’elle donne de sa propre fonctionnalité maîtrisante, il faut bien que les sujets eux-mêmes soient les uns pour les autres, finalement pour la seule reproduction fonctionnelle de la réalité, des objets. Certes un peu à part. On ne s’avoue pas objet potentiel aisément lorsqu’on se prétend par ailleurs sujet et maîtrisant avec ça. Et c’est ce qu’on fait implicitement quand on prend les autres sujets pour des objets, qu’on les maîtrise ou qu’on les désire. Mais comment faire autrement pour pouvoir disposer d’une réalité opérationnelle qui mette à l’abri de la sidération par le réel ? Alors on le fait en disant qu’on ne le fait pas, pour se rassurer et ne pas se mépriser trop ouvertement. Et ceci d’autant plus dans le désir qui n’avoue jamais facilement sa volonté de pouvoir sur ce qu’il vise, hors les objets. Le pouvoir avoue plus aisément sa visée objectivante des sujets. Il cherche bien à l’habiller de raisons idéologiques mais celles-ci ne sont jamais suffisamment efficaces pour masquer tout à fait la maîtrise qu’il cherche à exercer. Le fait même qu’on dise qu’il s’exerce renvoie bien à sa fonctionnalité maîtrisante. Le désir, s’il vise l’objet, se confesse volontiers comme pouvoir, et même le plus impératif qui soit. Lorsqu’il vise le sujet, sans doute parce qu’il est affaire de sujet individué à sujet individué, il nie toujours cette visée, parce qu’il y va trop directement de la subjectité même qui y est mise en jeu à la fois comme cherchant à exercer un pouvoir et comme objet de cet exercice. La proximité, l’intimité des sujets provoque le risque de la réversibilité des positions. Donc de leur disparition comme sujets reconnus. Que l’on conjure par la fable de l’amour, qui sauve les apparences et à laquelle on croit dur comme fer. Comment se maintenir en tant que sujet sinon ? La voilà donc la figure familière de notre désir et pourquoi elle porte ce nom alors que la désidération manifeste le dessaisissement. Et pourquoi aussi nos désirs sont sans frein : parce qu’ils ne sont que pouvoirs déguisés et que tout pouvoir n’a que le frein que lui oppose d’autres pouvoirs – ou le réel parce qu’il lui échappe en dépit de toutes ses entreprises, ce sur quoi il faudra revenir. Ce à quoi on s’arrache d’un côté ne peut être rejeté que parce qu’on vise en même temps autre chose, d’autres choses, de l’autre. On quitte le réel pour la réalité d’un même mouvement, qui mêle desideration et volonté d’exercice d’un pouvoir dans le même chiffre du désir.

Certes. Mais si le désir est ainsi la marque de l’arrachement de la réalité au réel, avec ce but inévitable de le réduire tout entier à merci – ce qu’on peut dire désir propre à la réalité, et pour autant qu’elle y parvienne – ce que la notre, achevée, prétend avoir réussi, il n’est après tout que cet écart déterminé à celui-ci. La désidération n’abolit pas les astres. Elle s’arrache à leur dangereuse fascination, mais ils continuent à briller dans l’obscurité nocturne. Le désir ne les voie plus, il peut les désirer mais uniquement parce qu’il les a oubliés. Il ne désire plus que l’image qu’il s’en fait, qui ne le sidère plus. Ce qui vaut pour les astres vaut aussi bien pour tout le réel. Chacun croit désirer le réel, mais le désir ne fonctionne que dans la réalité, c’est-à-dire dans l’ensemble des images objectales que l’opération réaliste construit à partir des singuliers réels qu’elle entend effacer, transformer, pour les rendre compatibles avec l’exercice d’une maîtrise, d’un pouvoir. Donc on ne désire jamais que les images réalistes qu’on se forme des réels singuliers qui surviennent, des objets en lieu et place de singularités – celles-ci ne sont jamais désirables parce qu’hors réalité, infigurables et donc immaîtrisables. Ca fonctionne de façon interne à la réalité. Si ce n’est que ce fonctionnement condamne le désir à l’insatisfaction. Parce ce qu’il se trouve pris dans une aporie. Soit effectivement la réalité se veut achevée : elle reboucle intégralement sur elle-même dans le mouvement unique de sa propre reproduction, elle fonctionne en boucle fermée. C’est le cas de notre réalité, intégralement gouvernée par la technique et la représentation catastrophique qu’elle donne du monde pour justifier son hégémonie et masquer son incapacité de principe à évacuer totalement le réel. Alors le désir lui-même est pris dans ce mouvement de répétition à l’identique par lequel la réalité se maintient en renvoyant sans terme d’un objet à un autre. Si la réalité est achevée alors il n’y a plus que des objets en interaction fonctionnelle. Et sa figure est celle d’un renvoi indéfini, spéculaire, d’un objet à l’autre puisque son processus d’objectivation est terminé. Aucun désir ne peut donc se satisfaire simplement de son objet puisque celui-ci ne cesse de renvoyer à un autre objet. Tout désir est ainsi voué à sa déception parce qu’il ne peut faire autrement que de passer d’un objet à l’autre sans jamais trouver un terme à son errance puisque celui-ci n’existe pas – il n’y a pas d’objet originel ou terminal, il n’y a que des objets potentiellement interchangeables. Soit la réalité ne se prétend pas achevée et alors il y a toujours du réel qui survient explicitement. Alors tout objet est susceptible d’exhiber du réel singulier, c’est-à-dire de ne pas être complet, de n’être qu’un quasi-objet parce qu’encore en partie réel. Alors le désir ne peut que se perdre en tout objet qu’il désire au moment où il rencontre cette part de réel. Se dissoudre dans la sidération que lui impose ce réel singulier qui lui échappe par principe, qui lui est radicalement étranger. Ce qu’il désire finit par se perdre en deçà de tout désir possible, dans une singularité proprement indésirable. Quoi qu’il en soit le désir est donc voué à sa déception. Il n’a fait qu’échanger la stupeur et la fascination contre celle-ci.

Mais on reste encore là dans le champ, qui se veut et se prétend clos, de la réalité, du seul côté du désir. Pour peu qu’on tente de faire un pas de côté – pas bien grand le pas parce qu’on ne peut guère décoller de cette réalité qui nous est coextensive, l’alternative se résorbe dans l’évidence que toute réalité, quoi qu’elle prétende, n’est jamais achevée, parce qu’elle ne peut s’achever. Pourquoi ? Parce que la réalité est une opération de régularisation des singularités réelles dans le but de les rendre réalistement maîtrisables. Qu’elle se fonde donc sur la nécessaire précession du réel à son égard : avant qu’il y ait une quelconque réalité, il faut qu’il y ait du réel à quoi s’appliquent ses opérations. Donc même quand la réalité se prétend achevée il y a du réel qui survient singulièrement. Elle ne fait que le cacher du mieux qu’elle peut. Le réel de la réalité c’est qu’il y a toujours du réel même quand elle met en scène sa disparition. Donc la réalité est en permanence, quoi qu’elle fasse ou dise, au bord de son effritement, de sa dissolution dans du réel. Au bord du désastre, qui n’est encore qu’une autre façon de dire la désidération. Donc le désir lui-même. Autre visage du désir, déjà évoqué plus haut quant aux réalités qui ne se veulent pas achevées, figure de sa perte dans ce qui lui est radicalement étranger. Perte sans retour possible, en deçà de la réalité, de sa possibilité, dans ce qui lui échappe parce qu’elle ne se construit que sur son oubli. Sauf que pour une réalité incomplète subsiste toujours l’espoir, la croyance de pouvoir se compléter. Qui la sauve de son inachèvement présent par la promesse de son achèvement à venir. Qui contient les effets de réel qu’elle ne peut maîtriser, les limite et par là même parvient à se sauver en son incomplétude même, en les disant défauts de développement de sa maîtrise. Ce qui n’est plus possible pour celle qui se prétend achevée. Parce que sa prétention n’est pas réelle, qu’elle a toujours un temps de retard sur le survenir réel, le temps qu’il faut aux protocoles techniques pour le traiter et le régulariser en réalité. Cet écart est impossible à annuler, quels que soient les pouvoirs techniques mis en œuvre. Et dans cet écart il y a du réel, dans lequel le désir va se perdre dans sa recherche de maîtrise mondaine. Cette perte est alors le désastre même de la réalité, comme l’envers, la doublure, le repli interne de son désir d’expulser tout réel pour exercer intégralement son pouvoir sur le monde. Son désastre comme destin puisqu’elle prétend ce qui lui est impossible et que c’est cette prétention même qui l’oblige à s’affronter à cette impossibilité. Comme le retour inopiné de la sidération dont le désir marquait l’éclipse.

Ce désastre réel, que la réalité qui se veut et se dit achevée ne peut réellement éviter, elle va le masquer, pour tenter de le livrer à l’oubli comme tout réel. Plus par le discours technique, puisque celui-ci, du fait de son retard constitutif sur le réel singulier, n’y peut rien. Il ne peut pas aller jusqu’à supprimer ce qui seul le rend possible. Donc la réalité achevée s’y prend autrement. Le désastre réel étant inévitable, elle va le maquiller en quelque chose de réalistement maîtrisable : la catastrophe. Et pas simplement de la façon dont la technique arraisonne le réel pour produire de la réalité, parce qu’on l’a vu, au bout du compte ça rate toujours. Bien sûr la réalité va aussi travailler le désastre de cette manière, mais ça ne suffit puisque ce travail même va encore faire survenir du désastre. Elle doit donc organiser son invisibilité afin que le désir ne puisse s’y perdre et entraîner la réalité toute entière dans sa perte. En l’empêchant de se présenter sur la scène de sa représentation. Le moyen le plus efficace étant définitivement d’occuper celle-ci d’avance et complètement, de la saturer de représentations qui noient sous leur quantité le désastre lorsqu’il survient et profitant de cet effet laissent le temps à la réalité de le réduire au statut de représentation avant qu’il ne puisse se présenter singulièrement. L’aiguille dans la botte de foin, si ce n’est qu’au bout du compte elle passe elle-même pour un brin de paille. Pour que le mécanisme fonctionne il faut que le type de représentation utilisé soit le plus proche possible du désastre. Pas équivalent, parce qu’il ne peut pas y avoir d’équivalence entre réel et réalité, parce que celui-là est radicalement étranger à toute notion d’équivalence, qui est comme la marque de celle-ci et de la technique qui y exerce ses pouvoirs. Mais similaire, au sens où elle le simule suffisamment bien pour le masquer sous son nombre en donnant une perception crédible de son assimilation immédiate, mais aussi parce qu’elle offre la forme de sa transformation réaliste ultérieure. La catastrophe donc, qui nécessairement va envahir la réalité achevée pour y terminer le travail de régularisation de la technique et finir de recouvrir tout réel, toute singularité. Qui va détourner le désir de tout retour d’une sidération par un réel pour le confiner dans le mélodrame d’une réalité achevée qui ne cesse de rejouer le moment de son achèvement, celui où la technique triomphante vient à bout de la catastrophe, pour mieux le conjurer par sa pure simulation.

Si la réalité pouvait réellement s’achever, alors le désir n’aurait plus lieu d’être. La maîtrise du monde par la technique serait intégrale, la désidération complète et le désir sans objet, parce qu’il aurait enfin atteint son objet totalement objectivé. Comme elle n’a d’autre ressource que de simuler son achèvement, elle passe d’une certaine façon d’emblée au-delà de lui, ce qui lui permet de fonctionner globalement par reproduction à l’identique, sans plus de référence au réel, mais prive néanmoins le désir de sa satisfaction. Lui aussi passe d’emblée au-delà de son objet sans parvenir jamais à en tirer satisfaction. Il est soit en deçà soit au-delà du plaisir qu’il escompte de sa maîtrise, jamais dans ce plaisir. Toujours déçu donc et, du fait de cette déception, conduit à chercher un autre objet pour se satisfaire. Alors que le monde court de catastrophe en catastrophe pour annuler son désastre réel, le désir court d’objet en objet pour annuler son incapacité à se satisfaire. Cette compulsion de transfert et de répétition est sa forme spécifique de catastrophe tentant de masquer le désastre qu’il est susceptible de mettre au jour. Nos désirs ne cessent de courir, de déceptions en déceptions, à la recherche de leur impossible satisfaction, après des objets qui ne peuvent que la simuler. Ce pourquoi ils sont aussi toujours les désirs d’autrui, ceux du plus grand nombre alors que nous les réputons ce que nous avons de plus propre. Ils s’orientent toujours par défaut, puisque ce qui pourrait être leur objet propre les déçoit systématiquement et les laisse à chaque fois désorientés, vers ce que l’opinion désigne comme le plus désirable, c’est-à-dire vers ce qu’il y a de plus commun en elle et qui lui permet de se constituer telle. Ils n’en sont pas plus satisfaits, mais ils y trouvent au moins la consolation de s’y fourvoyer en compagnie. Ils s’y sentent moins perdus, même s’ils ne s’y retrouvent pas, et plus justifiés du fait du semblant de fondement que leur donne la communauté. Quant à s’illusionner, mieux vaut le faire en masse, l’illusion passant alors plus aisément pour vérité. Finalement rien de plus que des outils de socialisation, de participation à la masse. Les pouvoirs de tous ordres et de toute espèce l’ont bien compris, qui en usent comme moyens de leur exercice, d’autant plus efficaces qu’ils se donnent pour expressions spécifiques du sujet. L’exercice de ces pouvoirs, en mode réaliste achevé, est avant tout gouvernement des désirs, de leur formation, de leur conformation fonctionnelle, de leurs migrations. Ce sont toujours les désirs d’autrui, d’un autrui qui n’est plus personne parce qu’il n’est plus qu’une fonction du mécanisme de reproduction réaliste. Notre désir s’instancie bien sur celui de l’autre, ce qui nous le rend déjà étranger, mais de plus cet autre même n’est plus qu’une simulation produite par la reproduction fonctionnelle de la réalité achevée.


« Le désir est le chiffre de cette fuite,
qui manifeste notre impuissance
au réel. »


Alors que nous ne y retrouvions pas, quoi de plus normal ? Nous nous sommes arrachés à la fascination du réel, à l’attraction des astres. Mais ce n’est guère que pour errer dans le palais des glaces de la réalité. Nous avons troqué la stupeur pour l’attraction foraine. Et il n’y a rien là non plus de très surprenant. Puisque en nous déprenant du réel nous ne pouvons guère que nous abriter dans la réalité. Ce n’est pas un écart, c’est une fuite et dans la fuite tous les expédients sont bons qui peuvent la servir. Le désir est le chiffre de cette fuite, qui manifeste notre impuissance au réel et son corollaire qui est notre soumission au fonctionnement réaliste, qui la masque et nous protège de la dangereuse sidération où nous plonge ce réel. Comme il ne peut cesser d’y avoir du réel, puisque c’est le nécessaire présupposé de toute réalité alors même qu’elle le nie et le renie, le désir ne peut cesser lui-même de vaguer dans sa fuite éperdue et désorientée. Et nous avec lui. Sans terme assignable autre que la répétition sous des figures variables de l’évitement à tout prix de tout réel.

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